Nicolas BARTEL
Associé, Eurogroup Consulting
À l’heure où l’intelligence artificielle redéfinit les modes de travail et de transmission au sein des organisations, la question de la mémoire des entreprises s’impose comme un enjeu stratégique majeur. Entre départs de collaborateurs, accélération des transformations et multiplication des données, les entreprises sont confrontées à un défi croissant : préserver leurs savoirs, leur histoire et leur capacité à apprendre de leur propre expérience.
L’intelligence artificielle semble offrir une réponse prometteuse. Mais cette promesse soulève également de nouvelles interrogations. Une mémoire peut-elle être entièrement déléguée à la machine ? Comment préserver les savoirs tacites, les récits fondateurs et le sens des décisions dans un environnement dominé par la recherche d’efficacité ? Quels cadres de gouvernance mettre en place pour que l’IA renforce la mémoire des organisations sans en appauvrir la profondeur ?
C’est à ces questions que répond le nouveau Briefing Choiseul « L’intelligence artificielle : remède contre l’oubli ? », réalisé avec le soutien de l’Observatoire B2V des Mémoires, d’Eurogroup Consulting et de BNP Paribas.
L’IA transforme profondément les pratiques de gestion des connaissances. Là où la collecte et l’exploitation des savoirs nécessitaient auparavant des mois de travail, les nouveaux outils permettent aujourd’hui de retranscrire, indexer et analyser de vastes corpus documentaires ou des entretiens en quelques heures seulement.
Cette évolution représente une opportunité majeure pour les entreprises confrontées à la perte de compétences critiques, à la transmission intergénérationnelle ou encore à la traçabilité des décisions stratégiques. L’intelligence artificielle ne se limite plus au stockage de l’information : elle facilite sa mise en relation, sa recherche et sa mobilisation au moment où elle devient utile.
La mémoire des entreprises devient ainsi plus accessible, plus exploitable et potentiellement plus résiliente face aux transformations organisationnelles.
Cette évolution n’est toutefois pas sans risques. Déployée principalement dans une logique de performance opérationnelle, l’intelligence artificielle tend parfois à réduire la mémoire à sa seule dimension fonctionnelle. Ce qui est facilement documentable est conservé ; ce qui relève du contexte, de l’expérience ou des arbitrages humains devient plus difficile à transmettre.
Le risque est alors de voir émerger une mémoire efficace mais incomplète : une mémoire capable de restituer des procédures, sans toujours expliquer les raisons qui ont conduit à leur élaboration. Les savoirs tacites, les récits collectifs, les échecs ou les hésitations qui nourrissent l’apprentissage organisationnel peuvent progressivement disparaître au profit d’une version plus standardisée et plus lisse du passé.
L’enjeu n’est donc pas seulement technologique. Il est avant tout managérial, culturel et stratégique.
Les entreprises doivent désormais réfléchir à ce qu’elles souhaitent transmettre, aux savoirs qu’elles considèrent comme critiques et aux conditions dans lesquelles l’intelligence artificielle peut contribuer à préserver leur identité. La mémoire ne se résume pas à un stock d’informations : elle constitue un actif stratégique qui participe à la cohésion, à la transformation et à la résilience des organisations.
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