Nicolas BARTEL
Associé, Eurogroup Consulting
La mémoire ne constitue pas l’opposé de la transformation, elle en est une condition de crédibilité et d’appropriation.
C’est autour de cette conviction que l’Institut Choiseul a réuni, à l’occasion de la rencontre du Club Choiseul Mémoire des Entreprises, chercheurs, experts et praticiens pour débattre d’une question devenue centrale pour les organisations : quel rôle l’intelligence artificielle doit-elle jouer dans la préservation et la transmission de la mémoire des entreprises ?
À l’heure où les outils d’IA générative s’intègrent rapidement dans les processus de travail, la mémoire organisationnelle apparaît comme un enjeu stratégique souvent sous-estimé. Car si les technologies promettent de mieux capter, structurer et restituer les connaissances, elles interrogent également la manière dont les organisations transmettent leur expérience et leur culture.
Les échanges, animés par Elodie Arnouk, doctorante à l’IAE de la Sorbonne, ont réuni :
Depuis les années 1990, les démarches de Knowledge Management ont cherché à répondre au risque d’érosion des savoirs en privilégiant leur codification. Si les outils numériques ont considérablement amélioré cette capacité de stockage et d’accès à l’information, ils se heurtent toujours à une limite fondamentale : une grande partie de ce qui fait la compétence d’un individu n’a jamais été écrite. Une organisation conserve des savoir-faire tacites, raisonnements, et capacités d’interprétation qui ne peuvent être entièrement traduits en données.
L’intelligence artificielle change aujourd’hui l’échelle de ce qui est techniquement possible, mais elle demeure essentiellement dépendante de connaissances déjà verbalisées et enregistrées.
De nombreuses organisations sont confrontées au départ de collaborateurs expérimentés dont les compétences reposent sur des années de pratique, d’observation et d’apprentissage informel. La disparition de ces expertises constitue un risque majeur pour la continuité des activités et la transmission des savoirs.
Les initiatives visant à documenter les expériences professionnelles, notamment à travers des entretiens ou des campagnes vidéo auprès de collaborateurs retraités, témoignent de cette prise de conscience. L’IA peut renforcer ces démarches en facilitant l’exploitation et la diffusion des connaissances collectées.
Mais si l’intelligence artificielle ouvre de nouvelles perspectives, elle n’en introduit pas moins des risques inédits. Plus que jamais, il est nécessaire de maintenir une responsabilité humaine claire dans les processus de décision, tout en renforçant les mécanismes de traçabilité. Cette exigence apparaît d’autant plus importante face au développement du « shadow AI », qui voit se multiplier des usages non encadrés de l’intelligence artificielle au sein des organisations.
L’intelligence artificielle peut constituer un levier puissant pour renforcer cette mémoire collective. Mais sa valeur dépendra moins de sa capacité à accumuler des données que de sa contribution à préserver, contextualiser et transmettre les savoirs humains qui leur donnent du sens.
La question n’est donc pas de savoir si l’IA remplacera la mémoire des entreprises. Elle est de déterminer comment les organisations peuvent mobiliser ces technologies pour enrichir leur capacité à apprendre, à transmettre et à décider dans la durée.
Retrouvez les personnalités qui ont pris la parole lors de cette rencontre
Associé, Eurogroup Consulting
Président du comité d’éthique de France Travail et Membre du conseil scientifique, Observatoire B2V des Mémoires
Responsable Histoire, Société et Prospective, BNP Paribas
Directrice exécutive du Centre d’expertise de Paris , Global Partnership on AI (GPAI), Inria