Benoit LAROCHE DE ROUSSANE
Directeur de l’Industrie de Défense, DGA – Direction générale de l’armement
La guerre est revenue sur le continent européen. Mais elle ne prend plus seulement la forme de combats conventionnels. Drones, cyberattaques, sabotages d’infrastructures critiques, campagnes de désinformation et pressions industrielles s’imbriquent désormais dans un continuum de menaces hybrides qui brouille durablement la frontière entre paix et conflit.
Depuis 2022, l’Union européenne évolue dans un environnement stratégique profondément transformé. L’agression russe contre l’Ukraine agit comme un révélateur : elle met fin à trois décennies d’illusion sécuritaire et replace la dissuasion, la supériorité militaire et l’innovation technologique au cœur des priorités européennes. Cette nouvelle donne impose une question centrale : l’Europe peut-elle garantir sa sécurité sans autonomie stratégique ?
C’est à cette interrogation que répond le Briefing Souveraineté et défense : bâtir l’autonomie stratégique européenne, publié par l’Institut Choiseul à l’issue de la 21ᵉ Rencontre Souveraineté & Résilience, organisée le 24 septembre 2025 autour d’acteurs de premier plan
qui ont partagé leur témoignage, visions stratégiques et bonnes pratiques :
Les faits récents sont éloquents. Incendies criminels de réseaux logistiques, cyberattaques Les événements récents illustrent la montée en puissance d’une stratégie de harcèlement permanent. Violations répétées des espaces aériens européens, attaques de drones au-delà du front ukrainien, opérations cyber coordonnées : ces actions ne cherchent pas toujours l’escalade immédiate, mais l’usure, la saturation et la mise à l’épreuve des capacités de réaction européennes.
Cette hybridation transforme l’ensemble du continent en espace de confrontation. En septembre 2025, des engins russes ont pour la première fois depuis la Seconde Guerre mondiale pénétré l’espace aérien de pays membres de l’OTAN, obligeant les forces européennes à réagir en temps réel. Ces « tests délibérés » traduisent une volonté claire : cartographier les vulnérabilités, sonder les lignes rouges et installer un climat d’instabilité durable.
L’Ukraine est devenue un laboratoire de cette guerre nouvelle. Drones civils militarisés, essaims saturant les défenses aériennes, alternance d’attaques cyber et physiques : l’innovation tactique y progresse plus vite que les cycles industriels traditionnels. Pour l’Europe, l’enjeu n’est plus seulement de produire davantage, mais de s’adapter à une accélération permanente du champ de bataille.
Le constat est sans appel : la dépendance technologique et industrielle constitue aujourd’hui l’un dFace à ces menaces, l’Europe a engagé un effort financier inédit. Depuis le début du conflit, l’aide cumulée de l’Union à l’Ukraine atteint 165 milliards d’euros. Pourtant, cet effort massif révèle un paradoxe stratégique : une grande partie des dépenses européennes continue d’alimenter des bases industrielles situées hors du continent.
La fragmentation de la base industrielle et technologique de défense reste l’un des principaux points de fragilité. L’Europe compte aujourd’hui 11 programmes de véhicules blindés, contre 2 aux États-Unis, et 16 grands chantiers navals militaires, contre 3 outre-Atlantique. Aucun groupe européen ne figure dans le top 10 mondial du secteur selon le classement SIPRI 2023. Résultat : entre 2020 et 2024, les importations d’armes des États européens membres de l’OTAN ont plus que doublé (+105 %) Briefing_Souverainneté_web.
Cette dispersion industrielle freine l’émergence de champions capables de soutenir un effort de guerre prolongé et affaiblit la capacité européenne à convertir ses budgets en puissance opérationnelle durable.
Dans le même temps, les équilibres géopolitiques évoluent rapidement. La relation transatlantique, longtemps considérée comme un socle intangible, apparaît plus incertaine. Le soutien américain n’est plus automatique et s’inscrit désormais dans une logique d’intérêts nationaux priorisés.
Parallèlement, un axe Moscou-Pékin-Pyongyang se consolide. Cette convergence autoritaire repose sur une complémentarité assumée : capacités militaires russes, puissance économique et technologique chinoise, imprévisibilité stratégique nord-coréenne. Selon l’OTAN, 90 % des composants micro-électroniques importés par la Russie proviendraient de Chine, tandis que la moitié des obus utilisés quotidiennement par les forces russes en Ukraine seraient fournis par la Corée du Nord fin 2024 Briefing_Souverainneté_web.
Ce contexte impose à l’Europe de penser son autonomie non comme un isolement, mais comme une capacité à agir, coopérer et dissuader sans dépendances critiques.
L’autonomie stratégique européenne ne pourra émerger sans un changement de méthode. La réponse aux menaces hybrides ne se limite pas au champ militaire : elle engage la gouvernance politique, la planification industrielle, la mobilité militaire, la sécurisation des chaînes d’approvisionnement et le financement de l’innovation.
Dans un contexte budgétaire contraint — marqué par des reports de charges et des tensions sur l’exécution des lois de programmation — l’innovation devient souvent la première variable d’ajustement. Or, elle constitue le principal levier de supériorité à long terme. Des initiatives récentes montrent pourtant qu’un autre chemin est possible, en accélérant le passage du démonstrateur au déploiement opérationnel et en renforçant les synergies entre défense et technologies duales.
La levée progressive de certaines contraintes financières, notamment sur l’investissement privé dans la défense, ouvre de nouvelles perspectives. À condition d’être coordonnées à l’échelle européenne, ces dynamiques peuvent transformer l’effort budgétaire en capacités concrètes, rapidement mobilisables.
À travers ce Briefing, l’Institut Choiseul défend une approche pragmatique de l’autonomie stratégique européenne. Il ne s’agit ni de repli ni d’autarcie, mais d’organisation de la puissance : préférence européenne opérationnelle, mutualisation des commandes, sécurisation des chaînes critiques, soutien à l’innovation et planification de long terme
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